19 avril 2017

8.000 kilomètres à vélo et en famille

8.000 kilomètres à vélo et en famille

Plus qu’un voyage, quasiment un rite initiatique pour Manon, 5 ans, et Hugo, 2 ans. Et l’apprentissage de l’ouverture aux autres et de la curiosité du monde. Retour avec les acteurs sur ce périple hors du commun.

Le 1er juillet, les cyclistes du Tour de France s’élanceront pour 3.516 km. Petits joueurs !
Caroline Segoni, Cédric Heintz et leurs deux enfants ont parcouru 8.000 km, eux. Et sans dopage. Certes, leurs étapes faisaient rarement plus de 40 km, et ils auront pris huit mois pour leur grande boucle. Mais quelle aventure.

En avril 2016, la famille quittait sa maison de Lempdes dans le Puy-de-Dôme. Caroline sur son vélo avec six sacoches pleines à ras bord. Cédric sur un tandem avec Manon, 5 ans, derrière. Et Hugo, 2 ans, dans sa remorque.

Pour le couple, rien d’anormal. Depuis  vingt ans qu’ils sont ensembles, Caroline et Cédric marchent. Beaucoup. Énormément. Et puis, quand Manon est arrivée, ils se sont mis à pédaler. Plus pratique. Coup de foudre instantané. À 6 ans, Manon est en train d’user sa sixième monture. Ce tour de France, le couple avait toujours su qu’il le ferait. Où, quand, comment ? Ils ne savaient pas.

 

« On a fait 1.500 kilomètres de rab »

 

Et puis, les 6 ans de Manon arrivant à grands pas et avec eux, l’école obligatoire, le couple se décide. Le courrier est transféré chez les grands-parents, avec le carnet de chèques. La maison est louée. Caroline a revendu son agence de communication (« Je savais que cette aventure me changerait et que je ne pourrai pas revenir de toute façon. »). Et surtout, Cédric, technicien frigoriste de formation et père au foyer, a planifié en détail le parcours : 171 étapes et 6.500 km.
Un instant, 6.500 ou 8.000 km ? Caroline sourit.
« On avait tout prévu pour la sécurité des enfants. Ce qu’on n’avait pas prévu c’est que même les jours de repos, on ferait du vélo pour se promener ou rencontrer des gens. On a fait 1.500 km de rab. »

« Pas de contrainte. » Tel était le leitmotiv du couple. Pour ne pas dégoûter les enfants. « On avait un pacte : si l’un des enfants ne se plaisait pas, on rentrait. » Ils ne se sont jamais plaints. « Pas une seule fois, s’étonne encore la maman. Les enfants ont une incroyable capacité d’adaptation. Planter la tente, de nuit, au milieu d’un bois pourrait leur faire peur, mais non. » Les deux parents posent un regard admiratif sur leur progéniture. Ils se seront montrés curieux, ouverts et généreux (ils ont offert leurs jouets aux enfants rencontrés).

Ce voyage, c’était pour eux aussi. « Pour leur donner le goût des autres. De la bonne curiosité. Pas du voyeurisme. » Cette ouverture à l’autre, Manon et Hugo auront eu l’occasion de l’alimenter. Caroline, aujourd’hui encore, n’en revient pas. « Sur huit mois, une seule personne a refusé de nous remplir nos gourdes d’eau. Sur les marchés, les gens venaient nous parler et nous invitaient à planter la tente chez eux, à se doucher, à faire une machine. » Des anecdotes de solidarité, Caroline en a plein sa besace. De la générosité spontanée.

En lien permanent avec l'école

Tout ça, sans oublier l’éducation des enfants. « Avant de partir, la directrice de Manon nous a dit que c’était la plus grande salle de classe du monde. Et c’est vrai. » Le long du canal, les enfants découvrent les châteaux de la Loire. Les paysages, les champs et les forêts françaises n’ont plus de secret pour eux. « Et puis, il faut les occuper sur le vélo, alors on parle, on chante. »

En rentrant, Manon a fait un test avec sa maîtresse. Pas de retard. Au contraire. Donc, pas de souci pour renouer avec ses camarades à la rentrée de janvier. Surtout qu’ils n’ont pas perdu contact.
La famille a présenté son projet à l’école avant le départ. Dans la salle de classe, sur une carte de France, les élèves avancent chaque jour une punaise pour suivre le parcours de Manon. La famille envoie photos et vidéos de leur aventure. En retour, chaque mois, l’institutrice fait parvenir une boîte avec les objectifs pédagogiques, des exercices et un cahier remplis de dessins des petits copains et copines de Manon.

Quand Caroline parle de son aventure, cela ressemble à un paradis. Il devait bien y avoir des moments durs pourtant. « Oui, avoue-t-elle. On n’avait pas perçu que ce serait aussi dur d’être 24h/24 avec les enfants. Jour et nuit, sans la tente. L’intimité du couple nous a manqué. » C’est tout ? Non. Un autre fondamental manque. « Quand on dormait chez des gens, au petit-déjeuner, on demandait toujours des tartines de beurre. Ah, le beurre. Ca nous a manqué ça. »

Aujourd’hui, ce qui leur manque c’est leurs vélos. « Les enfants ont repris le rythme en deux jours. Cédric a eu besoin de deux semaines. Moi, je m’en remets à peine. L’espace me manque. Et puis, de se lever chaque jour sans savoir ce qu’on va voir ou qui on va rencontrer. »

 

« Aujourd’hui, l’espace me manque »

 

De toute façon, la famille ne vit plus pareil. « Quand j’ai commencé à sortir trois casseroles pour cuisiner, alors que j’avais une gamelle pour tout faire pendant huit mois, j’ai décidé de vendre. » Rangement par le vide à Lempdes. On ne vit pas avec quatre tenues pendant huit mois sans en tirer des conclusions. « Quelle liberté de ne pas se demander comment on s’habille le matin. On se crée de faux problèmes. »

Et puis, la famille fonctionne au troc et à la solidarité. « Il existe des solutions, mais on n’en a pas conscience. Chez nous, c’est portes ouvertes. Les gens se servent. On fait pareil en retour. »

Caroline se consacre à son association de promotion du vélo. Cédric va reprendre son travail. En rêvant d’un nouveau voyage. En Europe du nord cette fois-ci. « Ils sont en avance sur le vélo. On veut ramener des solutions en France. »
Et cette fois-ci, Caroline emportera une liseuse. « Parce que les livres m’ont trop manqué. Et lire sur son portable, c’est pas terrible. »

► Site : www.grainesdebaroudeurs.com

 

EN CHIFFRES  

8.000 km au compteur
168 jours pédalés
45 départements traversés
22.000 photos et vidéos
110 nuits sous la tente
49 nuits chez l’habitant

 

Simon Antony
La Montagne 18/04/2017